Pourquoi nous ne voulons pas vraiment résoudre la crise environnementale qui menace pourtant le vivre ensemble.

Invitation à repenser notre histoire commune

Regardons les choses en face, regardons-nous en face, là bien dans le miroir, dans le blanc des yeux, on le sait tous, les membres de la convention citoyenne sans doute plus que les autres, cela ne va pas assez vite, voire cela ne va pas du tout. Qu’on regarde le verre à moitié plein : les 30 milliards du plan de relance pour la transition écologique ou le verre à moitié vide : on détricote les 150 mesures de la convention citoyenne, on sent bien au fond de la bouche ce petit goût amer du pas assez (1).

Laissez passer l’emploi, c’est la crise, il faut repousser ce qui était prévu hier à demain voir à après demain. Les mesures timides pour sauver la terre peinent à s’imposer et doivent faire face à un sursaut d’énergie du monde d’avant qui ne souhaite pas se laisser faire. De l’humble citoyen aux plus grands fonds de pension, les raisons de ne pas changer ne manquent pas…

Nous sommes à la fois pour le capitalisme qui me file un job, des smartphones et pour la défense de l’écologie. Mais quand il s’agit de choisir, l’iPhone est plus séduisant que l’arbre, les Baléares plus que la banquise, la fin du mois plus que la fin du monde. Alors, en attendant les initiatives dites vertes patinent et s’enlisent dans une polarisation des points de vue toujours plus vive.

Malgré la crise sanitaire, nous continuons de regarder ailleurs

Pourtant avec une pandémie mondiale, avec des preuves irréfutables que la contamination tire ses racines de la dégradation de notre environnement (2), on pouvait légitimement se mettre à espérer à une prise de conscience collective, à un monde d’après. Ce que beaucoup affirment depuis plus de 50 ans, que notre écosystème ne pourrait résister à nos prélèvements infinis et à nos déjections toujours croissantes, combat symbolisé par le réchauffement climatique et la lutte contre les émissions de CO2, s’est ancré sans équivoque dans notre réalité en menaçant à très court terme ce que nous avons de plus précieux : notre vie et notre liberté.

Alors pourquoi ce rejet de l’évidence, ce rejet de l’effort commun, pourquoi luttons nous à limiter les pesticides, l’utilisation de plastique, à dilapider l’énergie, pourquoi continuer à détruire des ressources qu’il a fallu des millions d’années à constituer. Tout le monde semble avoir envie de changer, de faire différemment surtout si ce sont les autres qui s’y collent. Pourtant il est de nombreux sujets où l’effort commun est admis : des impôts pour les infrastructures et payer nos médecins, profs ou policiers, de construire des cathédrales, de travailler ensemble dans une entreprise pour servir des clients, d’organiser des JO qui impliquent presque toutes les nations de la planète et même il a été parfois vu (mais là, c’est de l’exceptionnel) que des êtres humains parviennent à s’entendre pour gérer l’espace commun d’une copropriété.

Au sein de groupes de quelques individus jusqu’à plusieurs milliards, l’être humain est donc capable de collaborer, de faire des sacrifices à court terme, de renoncer individuellement à un bien, à du temps, à de l’argent et tout cela au bénéfice seul de l’intérêt général.

Pourtant faire émerger l’intérêt général est dans l’ADN de l’humanité

Qu’est ce qui dans le cas présent ne fonctionne pas ou plus ? Tout connaisseur de la collaboration humaine sait d’instinct ou par analyse que pour rassembler les énergies afin de servir un projet commun et en partager les fruits de manière perçue comme juste, il est d’une part nécessaire que chacun puisse trouver une place dans la collaboration qui soit cohérente avec ses aspirations et d’autre part qu’il y ait une connaissance claire et partagée de l’objectif. On me donne un rôle, je sais pourquoi je suis là et un objectif commun, je sais pourquoi je le fais.

En un mot sans belle histoire commune, impossible de faire avancer la machine, car chacun risque de jouer pour sa peau. En revanche, habillez votre équipe avec le même maillot, attribuer à chacun un numéro, trouver un drapeau et faites les chanter la même chanson la main sur le cœur, nous le savons d’expérience que pour courir dans la même direction, il n’y aura pas mieux.

La force de cette collaboration humaine où chaque individu quelque soit sa motivation trouve sa place permet de faire émerger un système dont la portée propre transcende la logique de chacune des parties qui la compose. Exactement comme l’eau a des propriétés que n’ont pas les atomes d’oxygène et d’hydrogène (tentez pour vous en convaincre de vous désaltérer avec un verre d’oxygène et 2 verres d’hydrogènes).

Humanisme et mythe de la croissance

Pourtant ce qui nous a servi jusque-là d’histoire ne passe plus, notre vision d’un monde meilleur est en crise, autrement dit “le progrès” n’est plus porteur de promesses. Il y a comme un truc rond et peu ragoûtant qui flotte dans notre potage moderne, naît de cette envie pourtant légitime d’avoir consacré nos efforts à offrir au plus grand nombre, le gîte, le couvert, la santé et un formidable confort.

Au début, on avait bien tenté de limiter ce luxe à quelques-uns, des rois, des élus, mais ces derniers ont vite compris que s’ils voulaient dormir tranquille, il fallait que la foule soit à son tour rassasiée. Alors on avait 2 choix, soit le gâteau conservait sa taille et il fallait sacrifier son confort de privilégié, soit il fallait que le gâteau croît de telle façon que chacun puisse y trouver un minimum de confort et de sécurité. Cette dernière solution a plutôt bien marché. Le pacte entre la plèbe et le pouvoir a fonctionné tant est si bien que chacun a fini par y trouver son compte et chose merveilleuse plus les uns étaient capables de s’acheter du confort (de dépenser) plus les autres renforçaient leur pouvoir et leurs richesses. Quel merveilleux modèle !

Les points de vue se sont entre quelques soubresauts, progressivement alignés, l’histoire nécessaire à la collaboration du plus grand nombre s’est écrite autour du consommateur et de son bien-être. Rien n’était trop beau pour l’individu qui pouvait compter sur ses frères (fraternité), dans un monde où nous serions tous égaux (égalité) pour vivre pleinement notre liberté et jouir sans entrave. Imaginez-vous le chemin parcouru, il y a peu de temps encore, vous n’auriez eu aucune chance de quitter le village où vous étiez né ou d’avoir accès à la lecture. Cette liberté nouvelle, nous l’avons surtout consacrée à consommer ce gâteau qui chaque jour au fur et à mesure de nos coups de dents répétés devenait magiquement plus gros.

Ne vous méprenez pas, ces progrès ont été fabuleux, et si je tape aujourd’hui sur mon clavier, le ventre plein et en bonne santé, c’est à cette merveilleuse histoire que je le dois. Une histoire porteuse d’émancipation et d’épanouissement pour les individus considérés comme les plus méritants.

Des yeux plus gros que la terre

L’ère de l’Anthropocène

Mais voilà, le gâteau tels les balais de l’apprenti sorcier s’est mis à se multiplier, car cette belle histoire a été progressivement adoptée par tous et chaque nation a voulu disposer de la même recette magique. Une croissance de gâteau devenue bien encombrante dans un monde où les tensions exercées sur l’environnement se manifestent dans un formidable effet boomerang redonnant à Malthus ses lettres de noblesse.

Et la question alors se fait soudain évidente, à quoi sert d’être libres et égaux en droit si le monde dans lequel nous évoluons devient inhabitable ?

Avec cette simple interrogation en tête, exprimée de manière plus ou moins consciente par chacun d’entre nous, il ne serait pas étonnant que la vision qui sous-tend notre monde ait perdu toute crédibilité.

Avouons-le, au fond nous n’y croyons plus, en tout cas plus complètement sinon nous parviendrions à surmonter nos différences : notre histoire promettant à tous quelque soit sa nationalité, sa couleur, ses croyances, son sexe d’avoir une place au soleil…qui refuserait de partager une richesse infinie ?

Mais les preuves s’accumulent, les promesses ne sont plus tenues, contrairement à ce que l’on croyait hier, demain risque d’être moins facile qu’aujourd’hui, la confiance est entamée. Le cadre jusqu’ici rassurant de liberté, égalité, fraternité, ne nous aide en rien face à la finitude de notre monde, on a beau regarder la notice, il n’y aucune indication pour remédier à la frénésie de consommer et à ses conséquences. Au contraire, cette consommation débridée est devenue le corollaire du succès d’une vision humaniste du monde. Une évidence physique devenue loi qui bien que non clairement énoncée n’en est pas moins chevillée à notre bonheur présent, le souillant de sa logique implacable: tu veux vivre libre, bien nourri et en bonne santé ? Alors, consomme !

Comme Faust nous aurions signé pour une gloire brève et intense en sacrifiant notre âme au diable pour l’éternité. On aurait dû faire gaffe et recourir à des juristes pour lire un peu mieux les minuscules clauses des Conditions Générales de Vente.

Dissonances cognitives

Dans ce monde avec une histoire commune fissurée, les mesures de changement échouent car en l’absence d’une nouvelle histoire qui tient la route, nous naviguons d’une contradiction à l’autre. Est-il possible de continuer à penser comme avant l’agriculture qui a pour responsabilité de nourrir 7 milliards d’habitants, quelles que soient les contraintes météos ou biologiques et respecter en même temps la biodiversité et limiter nos émissions de CO2 ? Comment conjuguer notre volonté de déplacement et la liberté qu’on y associe avec le pillage et la pollution des terres où sont extraits les minerais nécessaires aux batteries électriques ?

Ces dissonances cognitives qui strient notre inconscient collectif malgré leurs évidences ne sont ni digérées ni assumées. Ecoutez les économistes par exemple, il vous diront dans la même phrase qu’il faut plus d’écologie et davantage de croissance. Des actionnaires d’une entreprise à mission, vous diront qu’ils adorent votre raison d’être mais attendent que votre rendement financier soit supérieur aux concurrents (3). On s’accroche au business as usual ripoliné en vert tout en sachant que c’est une position désespérée.

La pensée du “en même temps” est valable pour le constat, il y a de la sagesse dans cette pensée complexe d’accepter de dire qu’il faut en même temps se nourrir et en même temps respecter notre environnement, mais elle se transforme en méthode Coué vaine si l’on pense qu’il suffit de juxtaposer des comportements opposés pour répondre à la complexité du problème. On confond acceptation d’objectifs à première vue contradictoires et mise en œuvre de solutions qui le sont par nature.

L’ombre de la dispersion sociale

Mais quelque chose d’autres se dessine en ombre chinoise derrière cet échec écologique, une autre crise tout aussi grave, sans doute plus sournoise, quelque chose de l’ordre de la dispersion sociale, de la radicalisation communautaire ou identitaire, comme si la fragmentation de notre société se nourrissait de cette perte de sens écologique.

En l’absence d’un objectif clair et face aux contradictions évidentes des décisions politiques, les adeptes de l’histoire officielle, qui avaient déjà quelques doutes quand on leur parlait d’égalité, ont perdu la foi et se méfient dorénavant des prêches. Ils refusent les sacrifices demandés et errent seuls en petits groupes comme des morceaux de glace détachés de la banquise, à la recherche de nouveaux refuges plus en adéquation avec ce qu’ils perçoivent du monde.

Des nouvelles histoires souvent recyclées tentent d’occuper les ruines fumantes de la Grande Histoire qui se meurt. Comme ces arbres qui se mettent à pousser quand un voisin encombrant s’écroule après quelques siècles à leur faire de l’ombre. Il s’agit pour elles de profiter du précieux espace libre au soleil avant que la concurrence ne les supplante. Il en va des idées comme des êtres vivants, elles suivent les lois de la sélection naturelle : libérez une niche écologique et elle sera vite occupée par un autre prétendant qui attendait son heure pour éclore. Le temps que le gagnant s’impose, c’est le chaos et la confusion, voici ce qui nous guette.

S’élever dans la Spirale

Mais rassurons-nous, cette crise de la vision n’est pas une première dans l’histoire de l’humanité : les chasseurs-cueilleurs ont dû revoir leur conception du monde avec l’émergence de l’agriculture; les peuples religieux qui remettaient chacune de leur décision à leurs dieux, se sont finalement tournés un à un vers la science qui s’est révélée plus efficace pour remplir les assiettes et vider les hôpitaux.

Les connaisseurs du principe de la Spirale Dynamique (4) le savent, il faut une crise des valeurs profondes pour s’élever dans la spirale et c’est généralement quand il semble que tout est perdu que jaillit la lumière. Mais ne nous trompons pas, il est nécessaire pour y parvenir de déconstruire la vision actuelle du monde pour mieux en comprendre ses racines et ses failles. L’enchaînement de mesures qui ne remettent pas en cause les mécanismes de la vision précédente sont pour cette raison condamnées à l’échec.

Les citoyens ne sont pas dupes et ne souscriront pas à des efforts s’il s’agit juste de faire semblant de corriger le problème surtout s’il y a des preuves quotidiennes que pendant qu’ils font leur part d’autres regardent ailleurs et continuent de jouir du présent sans penser au futur.

On ne sait pas qu’on ne sait pas ce qu’on veut

Le problème que nous semblons rencontrer, sans doute car nous manquons de recul, c’est que la relève n’est pas clairement identifiée, les contradictions de l’histoire actuelle semblent encore insolubles. La radicalisation (écologique, nationaliste, religieuse, croyance en un progrès tout puissant…) constatée dans certains pans de la société tient plus du désespoir et du déni que de la réflexion. Une introspection profonde est nécessaire pour faire ressurgir ce que notre inconscient collectif à glisser sous le tapis des dernières décennies, rejetons les dogmes et tentons de faire face à nos contradictions systémiques.

Nous devons constater qu’aucun dirigeant n’est réellement mandaté aujourd’hui pour trouver une solution dont personne n’est prêt à assumer les conséquences. Est-ce qu’au final le point de départ de cette thérapie ne serait pas déjà de reconnaître qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas ce qu’on veut ? Autrement dit, je dois commencer par accepter que je ne sais pas quel rôle je suis prêt à assumer dans une société dont les nouvelles valeurs profondes me sont encore étrangères.

Cohabitons !

Il s’agit bien donc de mettre en place une méthode de réflexion qui doit permettre de laisser jaillir au grand jour notre ignorance et nos incertitudes. Cette phase est le préalable à la construction d’une nouvelle vision qui pour se construire sur des bases solides devra afficher une cohérence valable pour l’ensemble des couches de notre écosystème.

Notre monde est un tout, la société humaine ne repose pas dans un espace vide, mais bien sur notre bonne vieille terre. La santé de la biosphère au sein de laquelle nous évoluons est une condition nécessaire à notre propre santé. La vision qui doit nous porter, pour absorber la complexité et la profondeur des différentes couches de notre écosystème, n’a d’autres choix que de se rapprocher d’une cohabitation éclairée. Comme dirait Baptiste Morizot, refusons à la fois la destruction du vivant mais aussi sa sanctuarisation, nous devons continuer à vivre et assumer notre position tout en faisant place à l’ensemble du vivant.

Dans le combat chaotique que se livrent actuellement, les visions du monde, nous devons en aucun cas revenir en arrière, dans une société de violence, de faim et de manque, ni livrer nos destins à un pouvoir hégémonique qui en échange d’un confort matériel nous priverait de nos libertés. Il est temps au contraire de mettre fin à l’oppression, à la domination d’un groupe d’individus sur un autre, d’un sexe sur un autre, de l’humain sur le reste de la vie. La concurrence doit laisser place à la collaboration et au respect de l’Autre.

Si on ne le fait par amour de son prochain, faisons le par pragmatisme, une vue holistique nous enseigne que nos destins sont entremêlés, suspendus aux battements d’aile d’un même papillon.

Contrairement à ce que certains pourraient croire, l’humanité progresse, étendons notre notion de communs aux autres êtres vivants et partons de nos réussites, de ce que nous avons de plus cher comme la liberté, l’égalité et la solidarité en veillant à appliquer ce dernier mot aussi bien à l’ensemble de l’humanité qu’à la biodiversité.

Notes

(1)- Pour illustrer ce “pas assez”, se référer à la condamnation récente de l’Etat français pour inaction climatique

(2)- Pour creuser sur les origines environnementales des Zoonoses dont fait partie la Covid-19, téléchargez le rapport disponible ici

(3)- Vos aurez reconnu la position des actionnaires de Danone ayant débarqué son président qui valide à la fois la mission du Groupe tout en reprochant au dirigeant une performance économique décevante par rapport à la concurrence. A lire ici.

(4)- Pour en savoir plus sur le formidable décodeur social qu’est La Spirale Dynamique, reportez-vous au livre de Fabien et Patricia Chabreuil

Entrepreneur, expert in designing and launching innovative products. I strongly believe that innovation has to make our planet a better place to live.

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